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« Ma tête est dans le ciel »


Il est des oeuvres qui intriguent, des toiles qui captivent le regard. Celles de Nadia Ghiaï-Far sont de celles-là. D’autant plus que l’artiste nous invite à plonger dans son univers avec des titres bien étranges : « Dans ma tête en profondeur », « Mon corps perdu dans les nuages », « Prise dans le temps », « Je m’écrase dans la terre ». Un univers où dominent des bleus somptueux, ciel, cobalt, outremer…évocateurs d’océans, de fluides, de cieux. Une plongée au coeur du cosmos, au tréfonds des mers, dans le noeud du cerveau. Tout est vibration, sensation, mouvement dans l’Espace, passage du Temps. Citant Cézanne, Nadia Ghiaï-Far se dévoile : « Le paysage se reflète, s’humanise, se pense en moi. » Elle se joue des matières qui glissent de la pure transparence à la grave épaisseur au moyen de techniques parfaitement maîtrisées, cire silicone, huile, oeuf, grains de sable, poudre de marbre, pierre ponce…Le minéral s’anime. Parfois, des rouges dramatiques explosent, traduisant une douleur, une tension, une blessure. Mais, partout règne la pulsion de vie. « Le corps bouge, le coeur bat, la tête vibre… » confie Nadia Ghia¨-Far. Une artiste à suivre au fil de ses vertigineux allers retours entre soi et l’infini…

B. des Isles
in « Arts Actualités Magazine »



Il y a l’infiniment grand et l’infiniment petit ; Nadia Ghiaï-Far, elle, peint plutôt l’infiniment dehors et l’infiniment dedans. Qui se rejoignent, bien entendu. Il suffit d’observer ses peintures, fusains et dessins : on y est projeté dans les fibres de la matière – terrestre, végétale, animale, - registre pelage et plumage -, c’est l’exploration interne. Mais, en même temps, ces mêmes explorations nous ouvrent des voûtes rocheuses, célestes et des au-delà du regard ordinairement limité : c’est l’infiniment dehors, le lointain détaillé. Ces deux directions du regard se croisent et s’épousent, au point qu’on voit, dans l’oeuvre de Nadia Ghiaï-Far, l’infini dans une nervure, et l’infime dans une constellation. « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas », énonçait Hermès l’Alchimiste, « pour le miracle d’une seule chose », c’est-à-dire l’universelle création, entendez ici : l’humble création artistique qui nous dévoile tout ce qui est au monde, intimement comme vastement. Voilà comment cette artiste, délicate, exigeante, donne forme à ce qui n’en a pas encore, et restitue le rythme, tantôt vibratile et tantôt brusque, de ce que nous ne percevrions pas sans ces oeuvres, et qui est pourtant là. Autant dire que l’enjeu mérite toute notre attention, présente et future.

Jean- Philippe Domecq
Ecrivain et critique d’art


« Les yeux hors de la tête »

« Ce que vous appelez « quelque chose » est-il de nature spirituelle aux yeux du corps, de nature corporelle aux yeux de l’esprit ? Sont-ce les deux à la fois, ou bien ni l’un ni l’autre ? Toutes ces choses, arc, flèche, moi, s’amalgament tellement que je ne suis plus capable de les séparer. D’ailleurs le besoin de séparer n’existe plus. Dès que je saisis l’arc et que je tire, tout devient si clair, si un, si ridiculement simple… » Le Maître m’interrompit et dit : « Voilà justement la corde de l’arc qui vient de vous traverser ! »
« Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc », Herrigel
Ca ne représente rien ou, plutôt ça ne représente pas. Pas de distance entre un « représenté » et un « représentant ». Ca se présente, directement, intimement, comme quelque chose de nue, une matière dont on a décollé la peau et qui se laisse voir, à vif, surface arrachée. Le tableau abolit une distance, celle qui sépare le regard de ce qu’il regarde. Tout se passe comme si l’oeil glissait hors du regard et de l’écart qu’il implique pour pénétrer sous la peau du réel.
Qu’y découvre-t-il ? La vie animale de la matière. La matière palpite d’une vie qui ne cherche rien mais prolifère, au rythme aveugle de son propre métabolisme, au rythme de la nature : le gel et le dégel. Elle se détend et se contracte alternativement, indifférente, productrice infinie de formes indéfinies, « entre » la glace et l’eau, « entre » l’eau et le nuage », « entre » le nuage et la glace.
Mais comment le regard peut-il quitter sa place pour entrer dans la matière et se fondre en elle? Pourquoi la matière est-elle vivante comme un corps ? L’oeil n’entre pas dans la matière mais dans la matière de la sensation. Le tableau ne montre pas « quelque chose » mais la sensation que ce « quelque chose » crée en moi. Ce n’est donc pas tant l’oeil qui est sorti que le tableau qui est entré en moi et devenu intérieur. Je ne regarde pas « quelque chose », je ne regarde plus, je suis pénétré par une sensation qui submerge le regard et immerge le « je » dans une présence.
Présence de la sensation, autrement dit, présence du corps dont l’expérience refuse d’être seulement visuelle. Le tableau fait accéder, par la vue, à une sensation qui est celle du reste du corps. Il ne s’agit donc pas de voir avec les yeux mais avec le corps, de voir les yeux fermés.
Voir avec le corps, comment est-ce possible ? En dépliant la vibration organique que la matière minérale produit en moi. Coïncidence du minéral et de l’organique dans la matière de la sensation où se dissolvent le sujet et l’objet. Visualisation de ce qui n’est pas visuel, visualisation des organes que la matière éveille et fait vibrer grâce à la sensation. Voir avec le ventre, voir avec le dos, voir avec les reins, voir avec les poumons, les yeux hors de la tête. Le regard et le sujet qui regarde sont attaqués, enfoncés délogés, projetés au dehors c’est-à-dire à l’intérieur du corps. La conscience est envahie par le corps et doit renoncer à la position de surplomb qu’elle affectait. La personnalité se dissipe dans l’apprentissage d’une nouvelle écoute, l’épaisseur rugueuse d’une sensation délocalisée. La peinture n’est plus subjective ni personnelle, elle cartographie l’espace corporel, élabore une physiologie extérieure, où les éléments sont à la fois des matières et des organes, où les flux sont à la fois des veines et des fleuves.

Nicolas Vauthrin
Professeur de Philosophie


« Hautes vibrations »


Le feu et la glace, l’air et l’eau, la terre et le ciel… Entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, au coeur des éléments qui composent notre espace d’existence, notre aire de jeu, l’oeuvre de Nadia Ghiaï-Far donne à percevoir toute la multitude des sensations de la vie. Tourbillon. Vertige.
La peinture se fait ici plaque sensible des perceptions les plus infimes et les plus intimes. Elle les amplifie en les visualisant et en leur offrant corps. Comme un haut-parleur, un haut-vibreur. Une chance pour ceux qui veulent aider et nourrir leur capacité à saisir l’imperceptible. Une mise au jour. Une mise à nu.
Chacun, à sa manière, peut commenter le travail d’un peintre et naturellement aussi, celui, singulier et créatif, de Nadia Ghiaï-Far. Personne n’est tenu par la main pour y inscrire une lecture. Et personne ne peut jurer que son décryptage est le plus juste ou le meilleur. Mais, au fond, peu importe . L’artiste, une fois qu’elle a lâché ses pinceaux, n’est plus maître de l’interprétation des toiles qu’elle présente. C’est la générosité du cadeau qu’elle fait au spectateur. Et là, celui-ci peut s’en donner à coeur joie.
Je ne peux, en regardant les toiles de Nadia Ghiaï-Far, m’empêcher de penser à des miroirs magiques comme ceux que Jean Cocteau installait dans ses films entre le réel, la réalité vécue par ses personnages et l’au-delà dans l’imagination du poète. La porte du grand dépaysement. On sait où l’on est, d’où l’on part, ici et maintenant, mais une fois franchie la surface du miroir, du tableau, c’est le grand voyage vers l’inconnu. On se sent entraîné dans une galaxie nouvelle où les dimensions, les surfaces et les sons eux-mêmes sont différents. Etre transporté hors des contingences, enlevé vers un ailleurs de l’art, que demander de mieux à un artiste ? C’est l’enrichissement intérieur que nous propose Nadia Ghiaï-Far.

Jacques Bouzerand
Journaliste, auteur des séries documentaires-France5 « Place à l’art contemporain ! »



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